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4e dimanche de Carême - 14 mars 2010 Jos 5,9… 12 - 2 Cor ,- - Lc 15,1…32
Comment Dieu pardonne
Il n’est pas un de nous qui n’ait senti en lui-même combien il est difficile de pardonner. Et quand on parle de pardon, il faut bien voir qu’il y a plusieurs manières, plusieurs niveaux dans le pardon. Ce que l’Ecriture nous dit aujourd’hui, en ce 4e dimanche de Carême, c’est comment Dieu pardonne.
Nous sommes mis sur la piste par la première lecture, celle du livre de Josué. L’Exode est terminé. Dieu a permis l’humiliation de son peuple pécheur. Humilié par la servitude, par la référence à des divinités étrangères, humilié par son impuissance, humilié par sa propre lâcheté. Dieu lui a imposé un immense effort. Il a dû se soumettre et reconnaître la Loi, qui n’est autre que la Loi naturelle, à laquelle Moïse inspiré par Dieu donnait une formulation heureuse. Il s’est rebellé plus d’une fois, mais Dieu, dans son amour, lui fait plier la nuque.
Aujourd’hui l’Exode est terminé. La Terre promise est sous les pieds du Peuple. Et Dieu dit sa joie qui est aussi celle du Peuple : « Aujourd’hui, je vous ai enlevé l’humiliation subie en Egypte ». Aujourd’hui vous êtes libres et sur votre terre. Et « vous mangez des produits de cette terre » qui est vôtre. Après toutes les compromissions avec les divinités païennes, après toutes les lâchetés, non seulement Dieu a pardonné, mais il a comblé tous les espoirs : être vraiment chez soi, avoir sa propre terre, une terre fertile. Tel était déjà, dans l’Ancien Testament, le pardon de Dieu.
Mais dans le Nouveau Testament, avec l’avènement du Christ, le pardon de Dieu prend une coloration et une intensité nouvelles. Luc nous présente aujourd’hui la parabole du fils perdu et retrouvé. Cette parabole commence par l’image d’une monstrueuse offense d’un fils à son père. Son père, à qui il doit tout, ne l’intéresse pas. Pour lui son père tarde à mourir. Lui, qui a le moins de droits dans la famille parce qu’il est le plus jeune, il veut avoir sa part d’héritage tout de suite, contre tout droit, contre tout respect.
Son père l’aime tellement, que malgré la blessure et négligeant tous ses propres droits, il satisfait à cette demande injurieuse et injuste. Et le garçon, sottement fier d’un argent qu’il n’a pas gagné, s’en va vivre une vie irresponsable de plaisirs qui l’avilissent, aveugle et sourd à toute sagesse. Et cela dure jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien. Et comme une famine s’est installée dans le pays, il a faim. On lui donne un petit travail qui ajoute à son humiliation : garder les cochons. Alors l’idée lui vient de retourner à la famille qu’il avait voulu quitter, pour avoir au moins, « à titre de domestique, du pain en abondance ».
Que va-t-il se passer, quand il se présentera devant son père qu’il a gravement offensé ? Il arrive harassé. Il ne court pas vers son père : c’est son père qui court vers lui, plein d’amour. Il n’a pas à ouvrir la bouche pour faire le petit discours pénitent qu’il a préparé. Son père l’embrasse, lui dit combien il aime son fils, combien il est heureux qu’il soit revenu. C’est déjà le pardon complet, mais le père veut faire davantage. Il veut que toute la famille partage sa joie. Il dit à ses domestiques : « Apportez lui le plus beau vêtement pour l’habiller », c'est-à-dire : « Rendez-lui sa dignité ». « Mettez-lui un anneau au doigt », c'est-à-dire : « Qu’il porte le signe de l’appartenance à la famille ». « Mettez-lui des chaussures aux pieds » c'est-à-dire : « Qu’il marche parmi nous comme un homme libre, et non comme un esclave ». Le père, qui représente Dieu dans son amour pour le pécheur, a pratiqué ici la forme achevée du pardon : il a rendu le bien pour le mal. Il a fait ce que Paul traduira en disant : « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Ro 5,20).
Mais la parabole ne s’arrête pas là. Certains s’attachent à l’esprit de l’Ancien Testament et à entrer dans le Nouveau. Pour l’homme de l’a religion sclérosée qu’était devenue le judaïsme au temps de Jésus, Dieu se doit de récompenser la fidélité et de punir la faute, d’un châtiment proportionné à l’importance de cette faute. Le fils aîné réclame la récompense de sa fidélité, et exige la punition de son frère qui a insulté son père et fait la honte de la famille. Mais le cœur du père est tout autre. Celui qui est fidèle doit trouver sa joie dans sa fidélité. Quant à celui qui a subi insulte et offense, il trouvera sa joie à pardonner et à rendre le bien pour le mal.
Un immense exemple de cette bonne intelligence de la parabole nous a été donné, il y a quelques années, en Afrique. Il a été donné par deux personnes qui avaient toutes les deux abondamment souffert humiliations et injustices. Ces deux personnes étaient l’archevêque anglican Desmond Tutu et le président de la république d’Afrique du Sud, Nelson Mandela, qui avait fait vingt sept ans de prison au service de la justice pour son peuple. Ces deux personnes avaient le cœur pétri, non d’amertume et d’esprit de vengeance, mais d’évangile, d’esprit de réconciliation et de fraternité. Ils ont inventé quelque chose qui n’avait jamais existé en matière de justice : la « Commission Vérité et Réconciliation ». Tout citoyen qui avait des torts envers d’autres citoyens dans le cadre du régime d’Apartheid était invité à reconnaître ses torts devant la Commission, et à exprimer ses regrets. Moyennant son effort de vérité et d’humilité dans la reconnaissance de ses torts, la République pardonnait. Il n’y aurait pas d’autre poursuite.
Alors que dans tel autre Etat, on prétend retrouver tous les coupables, et appliquer à chacun la sanction pénale qui s’applique à son cas, en Afrique du Sud, on a essayé de prendre la voie évangélique du pardon, et on a réussi. C’est un exemple unique dans l’Histoire. Ce pays peut être fier d’avoir donné un tel exemple au monde. Certains pays on essayé d’imiter ce bel exemple. Cela n’a guère réussi, parce qu’il y manquait l’essentiel. Il manquait l’esprit évangélique, le regard sur la Croix du Christ, mort pour nos péchés, la confiance en Dieu dont le Cœur est plus grand que n’importe quel crime.
C’est ce recours à Dieu, dans nos réconciliations avec Dieu et entre nous, dont parle Paul aujourd’hui, écrivant aux Corinthiens. C’est par le Christ, mort sur la Croix, donnant sa vie pour le pécheur, souffrant à notre place ce que l’esprit de l’Ancien Testament aurait voulu que nous souffrions, que nos pardons et nos réconciliations sont possibles. Le pardon n’est ni faiblesse ni lâcheté. Il est confiance en Dieu, qui voit l’offrande d’amour que Jésus fait de lui-même, pour nous, sur la Croix. Paul dit : « C’est bien Dieu qui, dans le Christ, réconciliait le monde avec lui ; il effaçait pour tous les hommes le compte de leurs péchés…Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché des hommes, afin que, grâce à Lui, nous ayons part à la sainteté de Dieu ». Voilà ce qui manque aux Commissions Vérité et Réconciliation qui n’ont pas su ou pas voulu dépendre de cette offrande que Jésus fait pour nous sur la Croix.
Les leçons que l’Ecriture nous donne aujourd’hui sont donc particulièrement précieuses. A l’issue de l’Exode, période de prise de conscience de l’amour du Dieu dont nous dépendons en tout, Dieu fait voir son désir de combler celui qui ne connaissait pas son amour. La parabole de l’enfant prodigue nous apprend une merveilleuse manière de nous pardonner et de nous réconcilier : rendre autant qu’il est humainement possible, le bien pour le mal, le plus grand rendant au plus petit tout le bien possible, en échange de tout le mal qu’il lui a fait. Et Paul dit le secret d’un tel pardon : découvrir et contempler l’amour de Jésus chargé de nos péchés sur la Croix. Dieu seul dans son amour pouvait imaginer une chose pareille. Essayons d’être ouverts à ce qu’il nous montre et à ce qu’il nous donne. Jean M. Van Parys
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